Lecture [#13] - Sans alcool de Claire Touzard

Claire Touzard, journaliste et grand reporter, a décidé du jour au lendemain de quit l’alcool et nous en explique les raisons dans ce livre absolument génial.


« En France, on s’avoue rarement alcoolique. Quand on boit on est festif, irrévérent, drôle. Français. Un jour pourtant, Claire arrête de boire. Elle prend conscience que cet alcool, prétendument bon-vivant, est en vérité en train de ronger sa vie. Il noyaute ses journées, altère sa pensée, abîme ses relations. En retraçant son passé, elle découvre à quel point l’alcool a été le pilier de sa construction et de son personnage de femme. Sans alcool est le journal de son sevrage. Un chemin tortueux, parfois rocambolesque, à travers son intimité. Une quête de libération complexe, dans un pays qui sanctifie le pinard. L’autrice affronte son passé, l’héritage familial, le jugement des autres. Son récit interroge, au-delà de son expérience. Pourquoi boire est une telle norme sociale ? »

« Il y a plein de raisons à ma quête de l’ivresse. La solitude. Mon caractère dépendant. L’anxiété sociale. Le monde extérieur m’effraie, il représente une masse puissante qui m’attend à chaque recoin, pour mieux me broyer. J’aime voyager, fuir le réel. »


« Je ne partage plus l’amour du pinard (...). Ce constat m’érafle légèrement le coeur. Je ne trinquerai plus. (...) Ce sentiment définitif est puissant, vertigineux. Mais il est sans appel. Car au fond, je le sais bien : ce que je gagne est bien plus immense que ce que je perds. »


« Il ne faut jamais oublier pourquoi on décroche. (...) Il faut s’obliger, se forcer, à faire venir les mauvais souvenirs, pour tenir. Je les garde à portée. Ils réapparaissent, comme des fantômes, pour mieux m’éloigner des terrasses. Je les vois (...) laissant quelques scènes

vivaces. »


« Dans nos milieux, les gens picolent, c’est avéré, personne ne s’avouera jamais alcoolique, mais personne n’est sobre non plus - être sobre, ça signifie que l’on a un problème. Ce n’est pas glamour : les Alcooliques Anonymes, c’est pour les âmes misérables, les losers. Ce n’est pas nous. »


« J’avais atteint ce point. Celui où le cerveau s’arrête de tourner et les anxiétés sont englouties. (...) Voilà que je le trouvais. Cet oubli, ce moment où enfin vous n’existez plus vraiment, où vous décollez de vous-même. J’avais cherché ce point toute ma vie, depuis mes 16 ans, frénétiquement. »


« Qu’importe, me disais-je au fond, car cela n’était pas moi. (...) L’alcool avait bon dos : il prenait les choses en main à ma place, il me faisait réaliser le pire. Le lendemain, je n’assumais rien : je n’avais rien fait. Ce n’était pas moi. C’était l’alcool. (...) »


« L’alcool ne tuait pas l’anxiété. Il la générait. (...) Il était l’élastique invisible qui agrandissait mes peurs. Celles d’être (...) violente, vive, rébarbative. De perdre la mémoire. D’avoir fait le pire, sans m’en souvenir. Combien (...) de projets ai-je laissés dans les trous noirs de l’alcool ? »


« Les ravages de l’alcool sont (...) inconsidérés. Je crois que je n’ai jamais réfléchi aux conséquences physiques de s’envoyer dans le foie des litres d’alcool pendant vingt ans. Je croyais que comme tout le monde le faisait, au fond, cela était innocent. C’est un peu comme la clope. »


« Certaines images du passé tournent en boucle, souhaitant sans doute que je les affronte. (...) Plus je prends sourdement conscience de l’impact réel qu’a eu l’alcool dans ma vie, plus j’ai peur de (...) comprendre qu’il a peut-être décidé de son ensemble. »


« L’apéro, le coup de vin. Voilà le seul moment où les personnes maladives du contrôle peuvent s’extraire de ce désir permanent de contrôler l’incontrôlable. Paradoxalement l’alcool est une forme de contrôle: celle de décider de s’absoudre de tout de façon radicale. »


« L’alcool n’a pas fait qu’altérer le rapport aux autres, il a altéré le rapport à moi-même. Quand je retrace le fil de ma vie à la lueur de la lucidité, j’ai du mal à percevoir ce qui était lié à mon caractère, ma nature intrinsèque, et ce qui était révélé, déformé par l’alcool. »


« En arrêtant de boire, je cesse de faire partie de cette catégorie. Les (...) marginales, les tarées, les émancipées (...). Je les aimais pourtant bien (...). Je pensais même avoir inventé le statut. Qui suis-je désormais ? (...) Je ne colle plus au rôle de femme que j’avais écrit pour moi. »


« Les gens qui boivent étouffent la possibilité d’un monde sans alcool. Ce monde-là n’existe pas. (...) Boire n’est pas un brevet de réflexion sur l’alcool, mais une pratique. L’ivresse est un état qui se vit, et non qui se commente. Sinon, où résiderait le bonheur de s’enivrer ? »


« Pourquoi en France subsiste cette idée qu’être soi même ne suffit pas ? Par l’alcool, nous cherchons à muter, à être autre. Cela indique, je crois, un manque général d’estime de soi. Un désamour de notre réflexion à l’état pur. Avec l’alcool, je frappais les idées (...). »


« Boire quatre bouteilles à trois, en une heure, c’est déjà la dérive. Alors pourquoi ne pas y aller à fond, pourquoi ne pas afficher sa solitude, au lieu de la noyer dans un groupe, pourquoi ne pas assumer cette dépendance, sans les artifices, les heures indues ? »


« Avais-je bu, toutes ces années, pour enterrer les démons cachés dans les placards ? (...) Voilà qu’ils me transpercent tous, les fantômes, et je sanglote comme une môme ; je n’ai pas pleuré depuis des années. (...) Et encore ces visions de moi, qui me saborde, qui m’abîme. »


« Dans notre volonté de voir le vin comme un objet de culte et de terroir, nous n’évoquons jamais ce qu’il apporte réellement au sein de la société. La vérité est que boire mène toujours et irrémédiablement à un seul état : l’ivresse. (...) Il bourre la gueule. Point barre. »


« Cette grand-messe autour des arts de la table (...) permet à nombre d’entre nous d’être des alcoolos planqués. (...) Ce type snob, (...) m’avait dit ceci : “J’ai été aux Alcooliques Anonymes, un jour, et ça m’a rassuré: eux, ce sont vraiment des alcoolos. Moi, je bois en tant qu’expert.»


« On ne fait pas l’association entre nos échecs et nos gueules de bois, on ne voit pas les amitiés que l’on esquinte, les couples que l’on abîme (...). On ne connecte pas notre fatigue lancinante, ce sentiment de tristesse constante. »


« On ne peut dissocier la saveur ou l’usage du vin, de l’ivresse, et dans la quête de l’ivresse, il y a une recherche d’évasion qui prouve un désamour du moment présent. (...) Essayez donc un vin sans alcool ou une bière 0.0%, votre verre fini, vous n’aurez pas le souhait brûlant d’en reprendre un deuxième, car ce que demande en vérité le palais, le corps, ce n’est pas le goût, ni l’odeur, ni le cépage. C’est cette sensation d’étourdissement, de vertige dangereux, qu’aucune autre saveur ne pourra jamais égaler. »


« L’alcool, ce n’est pas simplement la descente aux enfers d’un soir : c’est aussi le lendemain. (...) La vie devient un roulis compliqué car empreint de fatigue, de mauvaises pistes, d’un regard brouillé sur les éléments qui composent notre quotidien. La stratégie de l’échec, la complexité. »


« Je remercie la sobriété (...). Je suis désormais au plus près, au plus proche de mon ressenti, avec tout ce que cela charrie d’extrême, de difficile à supporter mais avec cette exactitude qui rend les rapports plus subtils. “Ne plus boire, c’est avoir accès à ses émotions” me dit Alex. »


« J’ai toujours bu pour contrer les situations nocives, les hommes néfastes. Je comprends qu’au contraire, en étant ivre, je redevenais enfant en face d’eux : je leur donnais les armes pour me battre, je perdais cet esprit aiguisé qui fait de moi la femme qui les domine désormais. »


« Toutes ces soirées, splendides sur l’instant, n’ont pas servi à grand chose. Certes, il y a eu des beuveries mémorables. Mais le plus drôle est que je ne me souviens pas d’une seule. Elles m’apparaissent, après coup, comme des images légèrement superficielles, un film fade (...). »


« Il ne faut pas mépriser le passé. Peut-être la nuit était-elle un passage nécessaire pour mieux caresser le jour. Peut-être fallait-il perdre ce temps là, à rugir, (...), à cabosser son coeur, à s’ébattre furieusement, pour mieux avoir une âme moins terne, qui laisse entrevoir plus d’aspérités. »


« Notre rapport à l’alcool se tisse si prématurément dans notre construction qu’il devient structurel. L’alcool a été notre tuteur, notre moelle épinière à l’aune de nos premiers rapports sociaux. Il offre une illusion d’affirmation de soi : on pense, au fond, qu’il nous a rendu valeureux (...). »


« Le plus douloureux est (...) de comprendre que l’alcool a été là, chaque fois, aussi bien comme allié que comme médicament, qu’il a été l’épine dorsale de mon identité, si je ne parviens pas à immatriculer mon ampleur, il me sera impossible de me reconstruire. »


« Il m’emplissait spirituellement (...). Il me permettait d’ôter de mes épaules la pression trop grande de la journée. Je me métamorphosais en un animal curieusement schizophrène, entre contrôle le jour, et lâcher-prise extrême la nuit. (...) Je redevenais rebelle (...). »


« Cette semaine, j’ai réellement compris pourquoi nous buvions. Personne ne vous file le manuel pour assimiler la folie du monde. Les êtres humains ne sont pas armés pour y faire face. Quand on la voit, sans fard, nue comme un ver, elle nous désarçonne. »


« Je voulais me prouver que j’étais invincible en picolant. (...) L’étais-je réellement ? Je ne crois pas : je crois que j’étais au contraire fébrile, à la merci du pire (...). Dans tous ces moments-là, je crois, je ne m’amusais pas vraiment. J’allais vers une mort possible. »


« Je ne cherche pas le goût, je cherche l’après, le sommet de ce point invisible où mes muscles lâchent et mon cerveau s’éteint. L’entièreté de mon organisme est désormais programmée, depuis des années, pour grimper à cette étape ultime, où ma conscience disparaît. »


« L’alcool a terriblement appauvri ma pensée. Elle l’a tarie, car le vin que je m’enfilais par litres rendait mon système de pensée obsessionnel : je déterrais toujours les mêmes problèmes, j’enfilais des perles idéologiques, des interrogations superficielles balayaient les problématiques importantes. (...) Mes blessures émotionnelles teintaient des pensées philosophiques, des détails triviaux du quotidien devenaient de grandes palabres métaphysiques : l’alcool créait des cocktails ténébreux douteux. »


« Être la meilleure, gagner de l’argent, payer un loyer dément, je trouvais ce système capitaliste abrutissant, terrible, et en même temps, quitte à entrer dedans, autant être meilleure que les autres. (...) Cette cadence démente de travail m’a fait boire sans discontinuer. »


« L’alcool était acteur de l’enchaînement de ma vie, je ne saurai jamais quelles traces indélébiles il y a laissées. (...) Pourtant, je ne voudrais être personne d’autre. (...) Ces errances, ces conneries alcooliques, cela a fait partie de qui je suis. »


« Ma tête brûlée me manque, mais c’est parce que je ne me rappelle pas bien, parce que je crois y voir la grande vie, alors que cela était simplement une souffrance. (...) L’alcool me maintenait (...) dans un caprice qui ne se matérialisait jamais, une lubie, il me raccrochait à une amertume. »


« J’ai toujours considéré avec horreur les responsabilités, les points d’ancrage (...). Faire un choix, pour moi, c’était perdre l’infini (...). Mais la réalité, c’est que dans cet infini là, je me suis perdue (...), je maintenais l’idée que le bonheur se tenait quelque part, mais jamais là où je me trouvais. »


« Je me sens légère : légère d’avoir changé de vie. Ne pas boire, c’est cela : non pas la privation, mais la délivrance. »


« Cette simple habitude imposait en fait un ordre mauvais à toutes les autres. C’est en l’éradiquant que mon existence a trouvé un courant naturel, comme un cours d’eau que l’on aurait détourné pendant des années, et qui pourrait enfin se jeter dans la mer. »


« L’alcool n’est pas seulement une mauvaise manie mais un compagnon niché dans au cœur de toute chose (...). Il creuse la violence entre les êtres, il distille du trouble, il accentue les rapports de domination. L’alcool est politique, plus qu’être individuel. »


« Il faut apprendre à être ce miroir que l’on tend involontairement à l’autre sur sa propre addiction. Encore ce soir, lorsque j’explique le contenu de mon texte, j’observe les sourires gênés, la main qui tremble sur le verre, les lampées que l’on avale nerveusement. »


« Pour le moment nous nions tranquillement sa responsabilité immense : dans les violences conjugales, dans la violence de nos vies, dans le mal-être sociétal, mais cela ne sera plus pour très longtemps. (...) Un mouvement va naître (...). Il interrogera l’impact réel de cette habitude (...). »


« En buvant, je me détruisais délibérément. - mon corps le sentait, mon corps savait qu’il y avait en moi un dysfonctionnement de l’âme. Il me protégeait, mais cela lui coûtait bien trop. Je réglais chaque mal, chaque peine, chaque douleur par l’alcool. Je me servais d’une substance nocive pour le soigner. Mon corps devait traiter cette ineptie, or ce temps qu’il prenait pour le faire, il ne le prenait pour rien d’autre. (...) J’étais habituée à la douleur (...). Pourtant, une fatigue lourde s’emparait de plus en plus de moi, j’étais en dehors de ma chair. »